En présence d’Armel Guerne

Aujourd’hui, Le maquis culturel trouve son tempo.

En effet, chaque Vendredi, désormais, vers le milieu de l’après-midi (dans la mesure du possible) Le Maquis culturel diffusera son nouvel article à l’attention de ceux qui ont encore soif d’absolu.

Absolu ! Le mot est lâché.

 Dans L’expérience poétique ou le feu secret du langage, André Rolland de Renéville qualifie la poésie d’approximation désespérée de l’absolu.

                                                                                             

Quoiqu’il en soit pour nous garder reliés à cet Absolu il faut ABSOLUMENT lire Armel Guerne.

 Et pour se familiariser avec l’œuvre exigeante d’Armel Guerne, il faut Absolument lire Les Cahiers du moulin, le bulletin de liaison des amis du poète (dont je suis heureux de faire partie).

J’y ai moi-même publié, en avril, un hommage au poète sous le titre Le prophète manqué (document en pdf)

 

Les Cahiers du moulin vont, hélas, cesser leur parution papier, un signe des temps que stigmatise l’éditorialiste Charles Le Brun en prenant Novalis à témoin :  Là où il n’y a plus de dieux règnent les spectres.  

 Est-ce déjà le cas ?

Le 1er avril, centenaire de la naissance d’Armel Guerne, un grand média national, dans son journal télévisé, annonça en poisson d’avril que les éoliennes ralentiraient la rotation de la Terre au point qu’il faille ajouter une 25ème heure.

La blague serait innocente si La 25ème heure, roman de Virgil Gheorghiu, écrit au lendemain de la seconde guerre mondiale, n’était expliquée par l’auteur en ces termes :

La 25ème heure, c’est celle qui vient après la dernière heure, celle où même la venue d’un messie ne changerait rien ; une société bureaucratique ne peut créer de l’esprit, car elle est pratiquement livrée aux monstres.

L’auteur du Temps des signes n’aurait pas manqué de relever celui-ci.

Quoiqu’il en soit, cette 25ième heure n’est jamais qu’une relative illusion pour ceux qui ont une intuition d’Absolu.

Cet Absolu, la poésie en est porteuse.

 Je veux, plein de fureur, suivant les pas d’Orfée

Rechercher les secrets de Nature et des Cieux.

 Qu’importe si cet Hymne de l’Eternité de Pierre de Ronsard sonne désuet pour notre époque.

 

Je l’ai dit dans l’Edito : de tous les artistes, le poète orphique est celui qui est le plus dans la filiation.

Armel Guerne, avec De Renéville, Roger Gilbert-Lecomte, entre autres, fait partie des poètes du vingtième siècle dans les pas desquels j’inscris ma filiation orphique.

Une filiation qui dément de fait les philosophies de l’absurde et du désespoir dont mes contemporains sont friands.

Une filiation plus instinctive que traditionnelle. A ce sujet, Gilbert-Lecomte nous enseigne que :

La vraie tradition n’est pas classique mais immémoriale, c’est-à-dire si ancienne que l’on ne peut s’en souvenir.

Guerne en donne un bon exemple dans L’âme insurgée (écrits sur le romantisme) en dépassant les limites de l’origine grecque de Poïen (créer).

… La poéïsis des Grecs descendait elle-même du ciel, n’était autre que cette bouche d’en haut, cette langue de Dieu qu’indique la racine phénicienne phobé-isch.   

 

Quoiqu’il en soit, la seconde étymologie ne fait jamais que conforter la première.

On attend du poète une parole alors qu’il est Celui qui fait .

Cela impose de sa part, comme je l’ai écrit précédemment, que le mot soit un acte et que le poème agisse.

N’est-il pas écrit qu’ Au commence était le verbe

 Guerne en est soucieux plus que quiconque : Le miracle de la langue française, quand elle prise dans son génie, c’est qu’elle est un instrument de contrôle spirituel d’une précision et d’une justice prodigieuses. 

C’est l’usage scrupuleux que j’en fais en poète sauvage, Chaman des mots. Au point de vouloir ma poésie comme une approximation supportable de l’absolu.

 Car tout continuum se doit d’inscrire sa rupture pour une nécessaire ré-génération.

Reprendre le flambeau du Grand Jeu nécessite pour moi de rompre avec l’autodestruction de ces  Techniciens du désespoir que se voulurent Gilbert-Lecomte et René Daumal.

Aussi, pas de paradis d’artifice.

                  

En septembre 1962, de son moulin de Tourtrès, Guerne se désole qu’il n’y ait pas d’avenir.

Je vais alors sur mes 6 mois.

Un demi-siècle plus tard, depuis mon maquis culturel au mont Popey, l’enthousiasme orphique me conduit à le détromper mais toujours pour le salut de ce qui nous reste d’âme, pour l’honneur de l’esprit.

 Alors, hauts les cœurs ! La relève est là.

 La figure symbolique, totémique, d’Orphée veille et inspire toujours.

J’en prends pour témoin David Tréviz.

Même si son tout dernier poème Métamorphose offre un écho testamentaire à ma crainte d’une 25ième heure, ce signe redonne force et vigueur à deux mots qu’en poètes sauvages nous avons relié afin de les rendre à jamais indissociable :

Révolution-romantique.

L’un Révolution, à l’historicité terrifiante lorsqu’on le coupe du sens cosmique de cycle, et le second, Romantisme, albatros démazouté de toute mièvrerie saint-valentinesque.

 Oui, Orphée enthousiasme encore.

Vendredi dernier, Livio Lecomte, un camarade de vendanges m’a ramené de l’Aude, comme je lui avais demandé, les photos de l’étrange sapin dont il m’avait parlé et que je ne pouvais aller admirer de visu.

       

Cet arbre-Lyre, dans la forêt de Nébias, n’est pas sans évoquer la lyre d’Orphée.

 Pour moi, cette lyre symbolique, en force du sensible, possède toujours le pouvoir de transmettre aux hommes et aux animaux l’harmonie cosmique pour peu que le poète veuille bien faire confiance en cette théorie des cordes avant l’heure. Transcendant le temps et l’espace, Orphée incarne la puissance du passeur capable de mettre l’univers en résonance : le monde minéral et le monde animal, le monde visible et celui des ombres. Héritage d’une culture chamanique dans laquelle le chaman entretient une relation magique avec le maître-esprit des animaux.

 Il y a d’autres points de ressemblance entre le poète et le chaman.

L’extase du chaman, (le mot transe a une connotation dépréciative, les officiants, eux, parlent de ravissement), s’apparente à l’enthousiasme orphique.

La descente d’Orphée aux enfers pour arracher Eurydice à la mort est, également, l’expérience psychopompe (guide des âmes) propre au Chaman.

La lyre d’Orphée me conforte dans mon instinct qu’un mot ajusté, accordé comme une corde, prononcé en vérité et en conscience, voyage en vibrant plus loin qu’on ne le pense.

Car le Verbe habite Dieu est-il écrit aussi dans l’Evangile de Jean. (En poète sauvage, j’ai une compréhension personnelle des textes sacrés).

 Et si ce mot profané de Dieu, comme je peux le comprendre, écorche les oreilles, libre à vous de lui substituer l’Absolu de cet article.

 

Percy Bysse Shelley, au début du 19ème siècle, en plein essor du capitalisme industriel, prend la Défense de la poésie qu’il dresse en rempart contre un excès d’égoïsme et de calcul. Cette même poésie sauve de la déchéance les visitations du divin en l’homme.

 Tout comme Armel Guerne, à sa manière et en son temps, Le maquis culturel du mont Popey ne fait que tenir cette ingrate position ;  ingrate, en relatif uniquement.

 

A vendredi prochain


3 Réponses to “En présence d’Armel Guerne”

  • platier

    Les mots codés, notamment ceux de la poésie, seront la marque de la résistance, contre les bureaucrates, les négateurs de la création et de la culture, d’où qu’ils viennent ! contre les ennemis de la liberté et de la vie, contre les affameurs qui n’ont à la bouche que les mots taxes et impôts : qu’ils rétablissent la dîme et la gabelle et ils verront… Jm

  • Livio

    Ah l’absolu… Qu’il est beau de ne pas connaître ! L’homme doit se rendre à ses propres limites comme si par ce dépouillement, il se rendait récepteur. Quitter les armes de ses mots, blessants, retirer l’armure de son identité, mourrir à soi, mourrir à l’humanité… et alors quoi ?
    Que reste t-il ? Un petit bout de foetus non encore né baignant dans un espace sans fond ni forme… Je suis perdu, tellement perdu que je suis bien, tellement bien… Comme s’il s’agissait de retrouver l’éternel enfant, celui qui ne meurt puisqu’il vit pour mourrir… et renaître dans la respiration de l’Univers, par les pulsations d’un petit coeur chétif, sérré… Oh mais ô combien il s’ouvre lorsqu’il perd les limites de ses cavités, qu’il n’y a plus de droite de gauche d’endroit ni d’envers, que tout est tourné et concentré et à la fois diffus et étiré, tellement étiré que c’est à s’y perdre à y éclater comme une bulle de savon en milliers d’étoiles vitreuses…
    Ô si l’on savait combien notre entendement est petit, combien l’absolu nous échappe. Ne reste de lui qu’un vague souvenir, qu’une lueur chancelante, comme une flamme déclinant par manque d’oxygène, comme étouffés sous les décombres de notre inconscience.
    Nous sommes capables de tout…
    De quoi ne sommes nous pas capables, alors ?
    LL

    • Livio

      Salut Albert !
      Merci pour ta réponse, je ne manque pas de passer le bonjour, Serge et Eliane vous ont beaucoup apprécié.
      Je découvre Armel Guerne dont les mots résonnent en moi, “nous allions le chemin et le chemin nous allait” comme si nous projetions notre regard vers un but et que celui-ci nous renvoyait toujours à nous-même en effet mirroir,et l’on retrouve ce rythme partout dans la nature entre intérieur-extérieur,
      inspiration-expiration, le fameux mouvement du ying et du yang par lequel nous sommes tous unis et portés. Armel propose un regard sur la satifaction qu’offre cette communion, cette présence avec tout ce qui est, “le chemin nous allait”… C’est un hymne à l’être et à l’univers ! Et c’est comme si tout était là dans ce regard porté sur les choses, et qu’il en dessinait les contours.
      C’est une phrase si simple et tellement riche qu’on ne finit pas d’en dérouler la trame !
      Merci à toi, pour ton travail, c’est un plaisir de te lire, les textes sont digestes et teintés d’humour avec des références riches et des parallèlles intéressants entre les époques.
      Je partage volontiers mon bagage… pour le plaisir de partager !
      LL

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